Un cadeau, pour Élie ? Qu'est-ce qu'elle a bien pu faire cette fois pour mériter un cadeau ? Et ça a dû coûter cher en plus pour que maman réagisse ainsi. J'imagine qu'en fait c'est pour les deux, Élie et moi, puisqu'elle n'a toujours pas changé son attitude.
Ma mère nous regarde avec un sourire. Ma s½ur et moi sommes assise bien droit sur nos tabourets, accotées à la table haute. C'est de plus en plus rare qu'elle sourie, et je dois dire que son sourire est des plus étranges.
- Patrick s'en vient les filles.
Ça j'aurais pu le deviner facilement, elle vient de l'engueuler au téléphone.
- Il apporte ton cadeau, dit-elle en regardant Élie, toujours son sourire aux lèvres.
Élie souri timidement. Elle doit sûrement se demander comment réagir. J'avoue que si j'étais elle, j'aurais cette même réaction de questionnement puisque moi aussi je l'aborde en ce moment. Questionnement à savoir pourquoi mérite quelque chose.
On entend un bruit de porte et tout le monde se tourne en direction de celle-ci. Mon père passe la porte pour la première fois depuis le divorce (ou presque). Il a un sourire qui semble forcer et puis il regarde par-dessus nos têtes à Élie et moi pour s'adresser à ma mère.
- Salut Sophie, lui dit-il.
- Salut Patrick, répondit-elle.
- Tu n'as absolument pas changé depuis, la complimente-t-il avant de poursuivre sur le sujet qui nous questionne ma petite s½ur et moi. Le cadeau est dans le camion de déménagement, j'ai des amis qui vont m'aider à le sortir de là.
C'est si gros que ça pour que l'on le transporte en camion et que mon père ait besoins de l'aide de ses amis ? Mon regard inquiet et surpris passe de ma mère à ma s½ur puis à mon père et refait quelques fois cette boucle en espérant une réponse. Élie semble un tout petit peu nerveuse mais pas plus qu'il ne le faut.
On voit soudainement des hommes arriver. Mon père les a sûrement entendus puisqu'il est ressortit de la maison pour les rejoindre. Ma mère sort à son tour et leur fait de grands gestes leur montrant la porte patio. Ça répond déjà à l'une de mes questions : c'est trop gros pour passer dans une porte normale.
Élie commence à se tortiller sur sa chaise. Elle meurt d'impatience tout d'un coup ou alors elle veut tout simplement filer à la toilette. C'est vraiment d'impatience puisque ma s½ur s'étire un peu plus vers l'avant pour avoir une meilleure vu sur ce qui se passe et un large sourire illumine son visage.
- Qu'est-ce qui se passe, lui demandais-je.
- Ce n'est pas vrai... dit-elle, comme dans un songe. Maman et papa ont vraiment acheté ça...! Waw...
Je m'étire à mon tour pour voir de quoi elle parle, mais ma mère me bloque la vue en se postant pour ouvrir la porte. Le vent frais d'un octobre bien avancé entre dans la pièce et me fait frissonner quelque instant. Puis une odeur de terre humide et de feuilles mortes chatouille mes narines. L'automne est bien là, mais ce n'est pas ce qui m'importe pour le moment.
Quatre hommes et mon père entre dans la maison, avec ce cadeau qui semble peser des tonnes. Ils passent rapidement avec cette masse recouverte d'une couverture bleu protectrice et filent vers la chambre d'Élie. Cette dernière ne les suit pas, elle attend que tout soit près.
Ma mère entre à son tour en fermant la porte derrière elle un sourire satisfait maintenant accroché à ses lèvres minces. Elle passe sa main dans ses cheveux bruns foncé et nous regarde intensément avec ses yeux de la même couleur. En fait, elle regarde surtout Élie, guettant quelconques gestes de travers lui faisant regretter ce qu'elle lui a offert. Elle se résout à continuer ce qu'elle a déjà commencé lorsque les hommes ont fini par quitter la maison.
- Ton cadeau est dans ta chambre à présent, tu peux y aller.
Ma s½ur se lève lentement et se dirige vers sa chambre alors que je la suis. Sa porte, d'un simple blanc, est fermée, certainement pour garder un autre effet de surprise. Elle empoigne la poigné et l'ouvre lentement, ponctuant le geste d'un soupir. Elle se demande sûrement si c'est bel et bien ce qu'elle avait entrevu quelques minutes plus tôt.
Lorsque l'on réussit à voir dans sa chambre, Élie pousse un cri d'étonnement. Je suis moi-même étonnée par ce que je vois. Dans le coin où se trouvait autre fois sa bibliothèque se trouve maintenant un magnifique petit piano à queue noir. Il est tout étincelant de beauté et ses touches en ivoires semblent avoir été touchées par les meilleurs pianistes.
La surprise est surtout celle qu'Élie ne sait absolument pas jouer du piano excepté peut-être la chanson très commune de « ma petite vache a mal au patte » que tout le monde ou presque connaît. Ma s½ur y a sûrement pensé puisqu'elle regarde maintenant ma mère avec interrogation.
- Tu auras des cours à partir mardi prochain, lui annonça maman. Ainsi que tous les mardis suivants.
- Mais... Pourquoi j'ai ce cadeau au fait?, demande ma s½ur intriguée.
- Il est scientifiquement prouvé que de jouer d'un instrument aide à la concentration, je souhaite donc que cela puisse t'aider à être intelligente, dit-elle plus froide et en perdant un peu de sourire. Et j'ai eu le piano à moitié prix, poursuivit-elle, fière de cette aubaine.
- Mais voyons Sophie ! Ce n'est pas une façon de parler à ta fille!, réplique mon père.
- Je fais ce que je veux Patrick !
Et la chicane explose entre eux. Je ne trouve pas ça normal de se chicaner lorsque l'on veut donner un cadeau à quelqu'un d'autre. Élie ne semble même pas s'en apercevoir, elle est totalement hypnotisée par son nouveau piano.
Moi, je ne fais que constater que je fais tout et qu'Élie ne fait rien. Que je n'ai presque jamais rien et Élie a presque toujours tout ! Pourquoi ? Je n'en sais rien de rien ! Ça me tape que ça se passe toujours ainsi !
Jalouse ? Je crois bien que c'est le mot. Mais comment ne pas l'être lorsque vous vous bottez le derrière pour faire plaisir et que c'est celle qui ne fait rien qui a les mérites ? Je suis jalouse, jalouse de cette fille qui me sert de s½ur. Je la hais d'avoir tout alors que je n'ai rien. Et pourtant, c'est elle qui est malheureuse dans toute l'histoire. C'est à n'en rien comprendre.
De plus, le fait qu'elle ait un piano dans sa chambre va faire en sorte qu'elle y passe encore plus de temps qu'avant. Il m'est donc encore plus impossible de trouver son journal intime et espérer savoir ce qui se passe dans sa tête.
Je rage encore plus lorsque je la vois sortir un de ses CD de musique classique ainsi que de feuilles de partitions. Elle joue quelques notes et la tête de nos parents se tournèrent vers elle. Un large sourire s'étire sur leurs lèvres ainsi que des hochements de tête d'approbation. Finalement, elle se démerde assez bien mais... Non de non ! Je ne veux pas plus de complication dans ma tâche.
Je sors de sa chambre en claquant la porte. Personne ne me suit ou semble y porter attention. Peu importe. Je fonce vers ma propre chambre et m'étale de tout mon long sur mon lit pomme.
- Réfléchis... Réfléchis... pensais-je la tête enfouis dans l'oreiller marron. Pense... Pense... Pense... Trouve une solution à tout ce cirque.
Je me retourne et regarde le babillard qui se trouve sur mon mur. Je vois aussi le calendrier. Je me redresse en indien. Je regarde attentivement les gros chiffres rouges. On change bientôt de mois, dans quelques jours. Mais ce n'est pas exactement ce à quoi je pense lorsque mon regard se pose aussi sur une date bien précise : le 4 novembre. C'est le prochain mardi et aussi le premier cours de piano d'Élie.
Soudain, une idée s'éclaira dans ma tête. Je bondis sur mes pieds et empoigne le téléphone qui, par miracle, se trouve dans ma chambre. Je compose rapidement le numéro que je connais par c½ur depuis quelques années.
- Allô?, dit la voix familière de ma meilleure amie.
- Tu ne devineras jamais quoi, lui dis-je tout excitée.
- Non quoi ?
- Je sais comment prendre le journal intime de ma s½ur.
- Comment?, demande-t-elle, devenant tout aussi excitée que moi.
- Durant ses cours de piano.
- Depuis quand ta s½ur prend-t-elle des cours ?
- Depuis qu'elle a un piano à queue... lui dis-je sans grand enthousiasme.
- Ça n'a pas l'air de te faire plaisir toi, déclare-t-elle.
- Tu as toujours raison.
On continu à papoter. Elle réussit à me calmer et je finis par revenir sur terre. Ce n'est pas la fin du monde, et il y a certainement plus important que ça pour le moment. Par exemple, il y a comprendre Élie. Ce n'est pas parce que ma maman lui fait un cadeau à elle et pas à moi que je dois réagir comme une petite enfant.
***
Ébranlée... Surprise... Étonnée... Les mots se suffisent plus pour dire à quel point je ne m'y attendais pas. Qui aurait put y penser aussi ? C'est sûrement le plus beau cadeau qu'elle ne m'a jamais offert.
Les touches blanches du clavier semblent m'appeler. J'ignore si les autres me voient, mais je ne les écoute tout simplement pas. Je cherche les partitions que j'ai trouvées de mes morceaux préférés.
Je place les feuilles que j'ai sur la tablette pour cet effet et tente de jouer les quelques notes. Ma mère m'a entendu, je sens son regard me traverser mon père, lui, semble impressionné que je m'y mette tout de suite et Angel... Je me tourne sur mon siège pour la voir, mais je n'ai vu que la porte claquer. Que se passe-t-il avec elle ?
On était samedi matin et maintenant c'est lundi soir. Je rentre de l'école, une enveloppe adressée à ma mère de la part de l'école à lui remettre d'urgence. Exceptionnellement, elle est présente à table ce soir et tout le monde mange en même temps.
Angel me lance encore ses regards furieux par-dessus son assiette, regards auxquels je n'ai toujours trouvé aucun sens. Tout le monde est très tranquille, ce qui est de plus en plus rare lorsque maman est à la maison.
Je décide de me lancer et de donner cette lettre à ma mère, peut importe ce qu'elle peut bien contenir, en souhaitant que ça déclenche une petite conversation. Je ne supporte tout simplement pas le silence. Ça fait triste, ça fait funèbre lorsque tout le monde se cache derrière une assiette à moitié vide.
- Tiens maman, c'est pour toi, lui dis-je en étirant le bras pour lui donner l'enveloppe.
- Qu'est-ce que c'est, me demande-t-elle.
- Je n'en sais rien mais c'est pour toi.
Elle prit ce que je lui tendais et l'ouvrit. Ses yeux lurent les premières lignes et elle reposa la feuille.
-Qu'est-ce qu'il y a?, demandais-je, ayant peur d'avoir encore plus gâché l'ambiance qui n'était pas à son meilleur.
-C'est une rencontre de parents, mais je ne peux pas y aller, soupire-t-elle (de soulagement ou de désespoir ?). Angel ?
Cette dernière leva ses yeux, qui avaient trouvé refuge dans le creux de ses patates pillées, pour regarder ma mère. Elle semble ne pas vouloir savoir ce que va lui dire maman, mais comme toujours elle n'a pas le choix.
- Quoi?, souffle ma s½ur.
- Comme je ne suis pas disponible, tu iras à cette réunion et tu me diras ce que la prof voulait me dire. Et après tu iras reconduire Élie à son cours de piano.
- D'accord... dit-elle en retournant à ses patates.
Je savais qu'elle réagirait ainsi, Angel ne fera jamais rien pour moi. Elle ne m'aime pas et ça crève les yeux. Elle ne s'intéresse tout simplement pas à moi.
Pourquoi ? Pourquoi a-t-il fallut que je sois un fardeau pour ma s½ur ? Sûrement pour qu'elle me déteste encore plus qu'elle ne le fait déjà.